Un mur d’ignorance

« Mais il n’y a pas de mur entre Israël et la Cisjordanie, c’est à Gaza qu’il y a un mur ! ».

Assez difficile à entendre quand on a vécu 9 mois dans un endroit où le magnifique paysage est barré par un mur de béton. Difficile mais révélateur aussi, du manque d’informations qui règne des deux côtés de ce fameux mur.

Cette phrase, c’est mon collègue qui me l’a dite, du haut de ses 20 ans, pendant notre déjeuner. Juif de Paris, il se dit sioniste modéré dans le sens de « pro-israélien » .
Mon parcours le surprend. Qu’est ce que moi, non juive, je suis venue faire en Israël, sans famille ici, sans amis ?
Et qu’est ce que j’ai donc fait à Ramallah pendant aussi longtemps ? Pas méprisant, ni insolent, juste avide de comprendre.

Ce que je fais, ce que je raconte, il est évident que pour beaucoup de gens que je rencontre, c’est la première fois qu’ils en entendent parler.
En Israël comme en Palestine, les préjugés vont bon train, et il est souvent difficile de s’y confronter. De chaque côté du mur, on raccourcit, on ne comprend pas mais on croit savoir.
Et on s’accroche à ce que l’on « sait ».

« Zionism is worse than nazism ».

En Palestine, les Israéliens ne forment qu’un tout, ce sont des Juifs. Pas de différence entre les juifs arabes, les juifs d’Europe, les juifs d’Éthiopie, les juifs américains, les juifs russes. Encore moins entre les ultra orthodoxes, les orthodoxes, les religieux et les non religieux, les séculaires, les juifs de droite, les juifs de gauche, les communistes, les anarchistes, les jeunes, les vieux, les femmes, les hommes, les blancs, les noirs, les jaunes. Autant de raccourcis qui simplifient bien trop un État et une population aussi complexes que la société israélienne.

On ne sait pas ce qu’il se passe là bas. La crise économique et sociale, les besoins de vivre ensemble au-delà des différences, les scandales, les soubresauts de la vie politique, les débats, les divisions, les discriminations entre les Juifs eux-mêmes, les menaces extérieures …

Des raccourcis qui réécrivent l’Histoire aussi. La Shoah, si elle est l’occasion de toutes les émotions du côté israélien, est peu connue, peu comprise voire vite sous estimée, chez les Palestiniens.
Le génocide dont les Juifs ont été victimes est souvent aperçu que comme l’excuse qui les a poussé à venir en Palestine. On n’en parle jamais pour en dénoncer l’infamie.
J’ai vu la photo d’une affiche qui faisait partie d’une manifestation. Dessus, « Zionism is worse than nazism ».

J’ai eu l’impression d’être la seule à être surprise, choquée. Je ne pense pas qu’on puisse comparer le sionisme et le nazisme. Je ne pense pas qu’on puisse comparer des faits historiques entre eux déjà en général, ou alors très minutieusement. Mettre le nazisme à côté du sionisme, et donner plus d’importance à l’un qu’à l’autre, je crois que c’est aller bien vite en besogne, et cela contribue souvent à transmettre des idées faciles qui ne font pas avancer les choses.

Les Israéliens, ce sont ces gens qui sont venus en 48 prendre nos terres, nous ont chassé pour s’installer tranquillement, et comme ils ont le soutien des États-Unis, alors ils ont tout gagné et on a tout perdu. Ils n’ont qu’à retourner d’où ils viennent parce que là bas, ils ont encore des maisons qui les attendent. Voilà l’idée répandue. J’exagère un poil et il est évident que tous ne partagent cette idée simple. Mais bien peu parmi les Palestiniens se font à l’idée qu’il y a aussi des gens qui sont nés en Israël et ne sont jamais allés ailleurs.
Que leur pays est ici et qu’aller en Pologne, en Irak, en Russie ou en Éthiopie, ce n’est pas y retourner.

Comment pourtant leur reprocher de penser de cette façon?
Beaucoup de Palestiniens, et notamment la nouvelle génération, n’a jamais vu d’Israéliens que le soldat au checkpoint qui humilie son père et sa mère, et ne leurs offre que du mépris.
Ou un colon qui rentre dans sa jolie maison sur la colline, après avoir coupé des oliviers centenaires pour sa sécurité. Et qui contrôle les routes, parfois même la source d’eau.

Quand on ne connaît pas, il est difficile de comprendre.

Palestinien = Arabe = Terroriste.

Sur les graffitis, on se lâche sur la simplicité : « No Arabs, no terrorism ».

La Cisjordanie et Gaza ? La même chose.

Le Hamas et le Fatah ? Du pareil au même.

Palestinien=Musulman (= islamiste).

Hamas=Hezbollah=Iran.

Palestiniens = terroristes

En Palestine (et déjà rien que le mot est discuté. Parfois, « La palestine n’existe pas », ou « la Palestine, c’est où çà?! »), ils veulent tous la mort d’Israël, ils sont armés jusqu’aux dents et vont attaquer d’une minute à l’autre. Contre çà, il faut se protéger, mettre des soldats de partout, construire une « barrière de sécurité » et protéger les colonies (ou « implantations juives en territoire de Judée et Samarie sous contrôle palestinien » : Dans ce conflit, chaque mot à un sens ).

Triste de se confronter à de telles idées, et moralement assez difficile. En France on a souvent les mêmes pensées, réductrices sur le conflit et sur les Palestiniens. En France aussi on m’a demandé si j’allais mettre le voile, ne plus boire d’alcool, vivre sous un couvre-feu…
C’était déjà désagréable chez moi car très loin de la réalité, mais quand on est à Jérusalem et que Ramallah n’est qu’à 20 kilomètres de là, on ne s’habitue pas à entendre çà.

Les Israéliens, quand on parle avec eux en tant qu’étudiantes en arabe à Ramallah, adoptent souvent la même attitude : pas d’agressivité, mais plutôt de la surprise.
« Mais qu’est ce que vous faites à Ramallah ??!! Il y a une université là bas ? C’est pas trop dur ? Vous vous habillez comment ? ».
Ce n’est pas tellement qu’ils n’aiment pas l’idée, mais plutôt qu’ils ne la comprennent pas.

Les mêmes mots ressortent toujours dans ces discussions :
Shoah, juif, antisémitisme, Arabes, guerre, violence, Syrie / Iran, Hamas, Gaza, colonies.
Le fait d’être juif d’abord, le fait d’avoir vécu la Shoah ensuite. Un juif ne s’entend historiquement pas avec un Arabe, pourquoi çà changerait ? Le monde est contre nous, de tout temps les Juifs ont souffert d’antisémitisme, aujourd’hui nous voulons vivre en sécurité dans notre État.

La guerre, la violence, la Syrie et l’Iran. On le sait que les Arabes sont d’une nature violente, il suffit de voir dans tous les pays qui nous entourent. On devrait s’intéresser un peu plus aux régimes syriens et iraniens avant de dénoncer ce que fait Israël aux « pauvres » Palestiniens.

Le Hamas à Gaza finalement, on voit bien ce qu’il se passe quand on rend un territoire aux Palestiniens (référence au retrait israélien des colonies de Gaza en 2005). Aujourd’hui, Gaza est une dictature islamiste qui veut rayer Israël de la carte…

Parfois, et c’est malheureusement rare, certains affichent la mine triste de nous entendre en parler sans pouvoir y aller et voir par eux-mêmes. Voir par eux-mêmes que ce qu’on leur a dit était faux,  simplifié.

Certains prennent le risque d’y aller quand même, des activistes qui viennent et reviennent malgré leur interdiction de rentrer en territoire palestinien. Ils sont bien rares et la rue israélienne est bien peu au courant de ce que son gouvernement fait en son nom.

On présente le mur comme une barrière de sécurité, un militant pro-palestinien est un militant anti-israélien, une agression à l’arme blanche est un acte terroriste. Tout est fait pour conforter les citoyens dans l’idée que oui, ils sont en danger mais que leur État est plus fort. Et qu’il faut s’unir contre les menaces, intérieures et extérieures. Attirer l’attention sur l’extérieur pour ne pas qu’on s’attarde sur les problèmes intérieurs, la recette magique est bien connue.

Je pense qu’ici aussi il serait trop simple de leur reprocher de ne pas comprendre que la réalité est différente. Je ne crois pas qu’ils soient tous bêtes et méchants. Je crois plutôt qu’on leur transmet des idées simples, on véhicule des mots, des raccourcis, de façon très rapide.
Le gouvernement profite bien de cette situation, soulignera toujours les menaces extérieures dont est victime l’État Israël pour ne pas attirer l’attention sur les problèmes intérieurs.
Il y a un temps, c’était les Palestiniens, puis le Liban, la Syrie, puis un petit coup de Palestiniens encore. Aujourd’hui, toute l’attention est dirigée vers l’Iran.

Comme pour un Palestinien, la vie a un goût particulier pour un Israélien. Tous très marqués par les attentats à répétition qui ont fait beaucoup de victimes il y a une dizaine d’années, tous savent que la vie peut s’arrêter d’une minute à l’autre.
Les Israéliens ne le disent pas ouvertement mais sont aussi, je crois, inconsciemment très marqués par leur service militaire, obligatoire dès l’âge de 18 ans (il dure 2 ans pour les filles et 3 ans pour les garçons).
Servir aussi jeune dans l’armée israélienne, c’est faire face à des situations incomparables à ce qu’un jeune soldat peut connaître dans une armée française. Certains brassent des papiers, restent dans des bureaux, accueillent des nouveaux soldats.
Mais d’autres sont responsables de faire passer des êtres humains un par un dans un tourniquet pour contrôler leur identité, ont supervisé des raids contre Gaza, vu des gens mourir.
A 18 ans, on n’est pas prêt pour çà. Et on en ressort forcément différent. Après 3 ans passés dans cet univers, ils n’ont qu’une envie c’est voyager, paresser sur une plage d’Inde, de Thaïlande ou d’Australie, fumer, boire, et se faire tatouer.

Se poser des questions, remettre en cause que ce l’on entend, se former une opinion politique … Bien peu semblent en avoir envie. Mais tous usent et abusent de mots sans en connaître la portée.

Empêtrés dans leur idées, aucun ne fera le premier pas. Il est bien plus facile de penser que l’on sait et que l’autre est en tort. Lancer des pierres, rouler en jeep, tout çà ne servira à rien si on ne commence pas le premier combat, celui des idées.

Etre réfugié sur sa propre terre

Demander à un réfugié palestinien d’où il vient est une expérience qui surprend à chaque fois.

On s’attend à connaître le nom du camp dans lequel il habite mais il répondra naturellement qu’il vient de Jaffa, Haifa, Ramla ou Lod. Pourtant, il n’y a peut-être jamais vécu et ne connaît les célèbres oranges de Jaffa que par les récits que ses grands parents qui y vivaient lui ont raconté.

Plus de 60 ans après l’exode des Palestiniens de leurs terres natales, devenues israéliennes après la déclaration du 14 mai 1948, la question des réfugiés reste une des plus importantes du cul-de-sac dans lequel se trouvent les Israéliens et les Palestiniens. Sans trouver une solution à ce problème, on ne peut imaginer résoudre le conflit israélo-palestinien.

 

Retour en arrière. Ils sont près de 5 millions aujourd’hui. En 1948, la Nakba ( « la catastrophe » en arabe ) a créé près de 750 000 réfugiés palestiniens, qui ont quitté leurs terres pour des raisons que l’on discute toujours.

Le discours israélien traditionnel prétend qu’ils sont partis de leur propre chef après la création de l’État hébreu, poussés à quitter le territoire par les leaders arabes en guerre contre Israël (Jordanie, Syrie,Egypte, Liban …). Cette version est toujours stratégique aujourd’hui pour les Israéliens car prétendre que les Palestiniens sont partis d’eux-mêmes en 1948 leur permet de justifier le refus du droit au retour.

Selon les Palestiniens, les troupes et milices israéliennes les ont expulsées de leurs villes et villages avec, parfois, plus de force que de raison : le massacre de Deir Yasin est connu en raison de son ampleur, une centaine de civils ayant trouvé la mort en 1948 dans ce village près de Jérusalem.

Les rumeurs d’expulsion et de terreur orchestrées par les milices israéliennes qui ont suivi des massacres comme celui-ci ont également poussé lesPalestiniens à partir avant même que les troupes entrent leurs villages.

Toujours est-il que ces nouveaux réfugiés se sont retrouvés sur les routes en direction de l’Est, trouvant refuge en Jordanie, en Syrie et au Liban principalement. Ils n’ont pas été accueilli les bras ouverts par leurs amis arabes, et ont subi l’animosité des populations locales dans les pays d’accueil. Il ne suffira que de mentionner le massacre des camps de Sabra et Chatila au Liban en 1982 par les Phalangistes libanais.

L’exil ne devait durer que quelques mois mais les mois se sont transformés en années et ils ont bientôt dû accueillir d’autres exilés, victimes de la guerre de 1967 par laquelle Israël a conquis le Sinaï égyptien, le Golan syrien et la Cisjordanie jordanienne.

Situation actuelle. Aujourd’hui, ils sont environ 5 millions et le droit de retourner chez eux leur est toujours refusé. La majorité des réfugiés palestiniens habitent dans des camps en Cisjordanie, dans la bande de Gaza mais aussi en Syrie, Jordanie et au Liban voisins.

 Loin de nous l’idée que ces camps sont faits de tentes en toiles sans accès à l’électricité ou à l’eau. Les camps de réfugiés palestiniens sont devenus des villages surpeuplés, aux maisons en béton, aux épiceries nombreuses et aux cafés fréquentés. Comme me l’a dit une de mes élèves du camp de réfugiés de Jalah Zone, près de Ramallah, la seule différence entre son camp et Birzeit, village voisin tranquille, c’est qu’il est moins propre et plus bondé.

La vie quotidienne suit son cours, on joue dans les rues, on va à l’école, on fait ses courses, on parle avec les voisins, malgré les difficultés. Dans le camp de Jalah Zone, l’eau n’est distribuée qu’une fois par semaine, ce qui oblige les habitants à faire des stocks et à surveiller leur consommation.

Quelle issue à cette situation ? Lorsque l’on se promène dans les ruelles bétonnées un peu sales des camps, on a l’impression qu’ils pourraient continuer à exister dans cet état pendant encore bien longtemps. On peut alors imaginer deux solutions, sans qu’aucune des deux n’apparaissent réellement comme la bonne : d’ici quelques dizaines d’années, il ne restera plus de réfugiés expulsés personnellement en 1948. Les nouvelles générations n’ont jamais vécu ailleurs que dans leurs camps : accepteraient-ils de renoncer au droit au retour que leurs grands-parents attendaient depuis si longtemps, pour tenter une nouvelle vie en dehors des camps ? L’option du dédommagement pour résoudre le problème des réfugiés se fonde sur l’idée que le temps aidant, les nouvelles générations de réfugiés seront moins imprégnés du traumatisme de la Nakba. Parce que le droit au retour des réfugiés sur leur terres d’origines, occupées depuis des dizaines d’années par d’autres habitants, paraît compliqué voire irréalisable, on a proposé d’apporter un soutien financier aux réfugiés. Ils pourraient ainsi reconstruire les camps et les rénover, ou les quitter pour tenter une nouvelle vie ailleurs.

Cela est sans compter l’attachement des réfugiés à leur « chez eux », qu’ils espèrent toujours, pour la plupart, retrouver (en témoignent les peintures sur les murs à l’entrée du camp d’Aïda à Bethléem, représentant les villages que les habitants du camp ont quitté en 1948). De plus, il paraît difficile d’imaginer le gouvernement et le peuple israélien prêts à payer ces dédommagements tant la question des réfugiés leur semble guère importante.

En ce qui concerne les réfugiés, toucher une aide financière symboliserait aussi un certain consentement à ne pas voir leur droit au retour respecté.

Radicalement, on propose de permettre à tous les réfugiés palestiniens de retourner sur leurs lieux d’origine. Ce discours, qui n’est pas le plus courant, fait fi de l’existence de l’État d’Israël, et des difficultés à déloger à leur tour des populations qui habitent les villes de Jaffa ou Haifa depuis des dizaines d’années. Cette option semble assez peu envisageable car Israël est loin d’être prêt à voir arriver des millions de personnes, arabes et musulmanes pour la plupart, dans la mesure où cet essor démographique sans précédent remettrait directement en cause la nature juive de l’État hébreu.

En effet, il s’agit là d’une des principales craintes d’Israël concernant l’option d’un État, destiné à la population juive et la population palestinienne : si la population israélienne accueille la masse démographique que constitue la population palestinienne, cela contredirait les raisons d’existence de l’État d’Israël qui se veut juif avant toute chose.

De plus, accepter ce « suicide démographique » comme ils l’appellent parfois, reviendrait à assumer la responsabilité del’exode de milliers de Palestiniens.

Et le droit international dans tout çà ? Israël est signataire de la charte des Nations Unies et des conventions de Genève : le respect du droit international devrait pousser l’État hébreu à restituer les territoires conquis en deçà du territoire de l’État juif prévu par l’ONU en 1947.

Cela suggère de remettre en question la nature religieuse de cet État en acceptant de devenir laïc, et d’assurer l’égalité des droits entre Israéliens et Palestiniens, ce qui n’est même pas le cas aujourd’hui entre les Israéliens et les Israéliens Arabes (que sont les Palestiniens n’ayant pas quitté leurs terres en 1948 et 1967 et ayant la citoyenneté israélienne).

Le conflit israélo-palestinien a fait des réfugiés une de ses premières victimes. Sans grande perspective de changements, ils continuent à vivre dans l’espoir de pouvoir revoir un jour leur lieux d’origine tout en vivant depuis une « vie normale ». Résoudre ce problème serait une première étape essentielle pour résoudre tous les autres, et ils sont nombreux.

En voyage entre l’Inde et l’Egypte pendant un mois, pas d’articles pour un petit moment, excusez-moi !

Nabi Saleh, village d’irréductibles palestiniens, résiste encore et toujours à l’envahisseur


Nabi Saleh est un village qui résume bien la situation dramatique dans laquelle vit le peuple palestinien.

Une colonie s’est installée sur une colline faisant face à ce petit village, et depuis 2009, elle contrôle la source d’eau. L’idée d’or bleu trouve tout son sens ici tant les conditions d’alimentation en eau de Nabi Saleh sont particulièrement dramatiques. Tous les vendredis sont organisées des manifestations dans le village pour protester contre le contrôle de l’eau en particulier, et contre l’occupation de la Palestine en général.
La marche se veut pacifique et a pour but d’atteindre la source sur la colline d’en face. Parce que les premières manifestations se sont soldées par de sérieuses altercations entre les manifestants et les colons, l’armée israélienne empêche maintenant la protestation d’accéder à la source et par la même à la colonie.

Empêcher ? Pour participer à la manifestation qui a lieu sur les coups de 13 heures, après la prière, il faut rejoindre le village très tôt le matin puisque les routes sont bloquées par l’armée dans la matinée : 1ère difficulté.

On passe la matinée chez une famille qui nous offre gentiment le thé, tout le monde se retrouve autour de la télé où l’on regarde les vidéos des manifestations précédentes. Autant dire qu’on est plongé directement dans l’ambiance, les vidéos d’arrestations s’enchaînent et on en ressort assez « perplexe », pour être gentille. Presque toutes les vendredis, des gens se font arrêtés, qu’importe leur âge. Ce jour là par exemple, un garçon de 15 ans s’est fait amené en Jeep par les soldats pour avoir jeter des pierres. Il était déjà allé en prison pendant deux mois avant et avait été prévenu que s’il se refaisait prendre, sa famille devrait payer 20 000 shekels pour le laisser sortir (soit 4 000 euros, ce que la famille n’a évidemment pas, sachant en plus que le père est lui-même en prison).

L’heure avant la manifestation, tout le monde se retrouve au centre du village,  on prépare les pancartes, on s’habille en conséquence c’est à dire keffiehs autour ducou, tshirt en cagoules …, on discute et on attend.

Cette heure m’a surtout permis de regarder les gens qui étaient autour de moi. Une bonne moitié de gens du village, surtout des jeunes hommes et leurs petits frères et sœurs qui s’amusent, quelques adultes, une bonne partie d’étrangers, jeunes, qui semblent venir toutes les semaines, et des nouveaux comme nous, mais aussi quelques israéliens, et ce sont ceux que j’ai le plus regardé.

Les Israéliens n’ont pas le droit de venir dans cette partie des territoires palestiniens : la Cisjordanie est divisée en zones, A sous contrôle exclusivement palestinien, B sous contrôle partagé entre l’autorité palestinienne et l’armée israélienne et C, sous contrôle exclusif d’Israël (les colonies). Nabi Saleh, comme Ramallah et les autres grandes villes de Cisjordanie, sont en zone A, la présence d’Israéliens y est donc formellement interdite. Ils étaient pourtant une petite dizaine à être venus pour montrer que tous les habitants de l’État hébreu ne partagent pas la politique de leur gouvernement. Ce jour là, ils ont eu la chance de pouvoir rentrer dans le village en passant par la route sur laquelle il n’y avait exceptionnellement pas de soldats. Normalement, ils doivent passer par les champs pour atteindre le village.

Puis quelqu’un décrète qu’il est temps de commencer alors nous voilà partis. Les enfants en première ligne, drapeaux, pancartes et keffiehs avec eux, suivis des autres manifestants. On chante, on crie des slogans, comme dans n’importe quelle autre manifestation. Sauf qu’ici, la manifestation se heurte bien plus vite aux gazs lacrymogènes.

Pour faire simple, le village est sur une colline, la colonie et la source sur la colline d’en face et en contre bas des deux, il y a une route. Lorsque le cortège arrive au dessus de la route et tente de descendre la colline, les soldats qui attendent en bas lancent des gazs pour disperser les manifestants et les empêcher de monter la colline d’en face.

A partir de ce moment là, la manifestation n’est plus une manifestation et tout le monde court de partout sans vraiment savoir où aller. Sans que personne ne sache vraiment comment, on en arrive à se retrouver au sein même du village, encerclé par les soldats qui tirent des gazs dans tout le village pour répondre aux jets de pierres lancés par les enfants. Il n’y aucun moyen de sortir de tout çà, alors on cherche une maison dans laquelle aller mais toutes les familles n’acceptent pas d’ouvrir leurs portes, ce qui peut se comprendre. Tout le village en prend pour son grade, les gazs rentrent par les fenêtres de n’importe quelle maison, sans faire de distinction entre ceux qui manifestent et ceux qui restent chez eux.

L’après-midi s’écoule sans qu’on sache bien quoi faire. Il y a des temps morts où il ne se passe rien, on voit les jeeps de loin, on met des pierres, des poubelles sur la route pour les empêcher de passer et forcer les soldats à en sortir … Puis en deux minutes, tout le monde court, on dit qu’ils arrivent avec le camion à eau, ou pire avec un camion qui jette les eaux usées, on se cache, on respire des feuilles de menthe fraîchement cueillies dans le jardin pour faire passer l’odeur atroce des gazs, bien plus forts d’ailleurs que ceux utilisés par notre police nationale.

Pourquoi ne pas partir tout simplement ? D’abord parce qu’il faudrait attendre qu’un bus passe par là, parce qu’on nous dit que les routes sont bloquées autour du village, et parce que si on tente de passer, les soldats risquent de nous demander nos passeports ce qui risquerait de nous poser bien des soucis pour nos renouvellement de visas. On peut aussi purement et simplement se faire arrêter comme çà déjà été le cas dans le passé, bien qu’il soit bien plus facile pour un palestinien de se faire embarquer et de rester en prison, alors qu’un étranger sera plus facilement relâché. Outre ces difficultés techniques, j’avais aussi du mal à savoir si je voulais vraiment partir et laisser tous ces gens dans cette situation, en fuyant aussi facilement.

Toujours est il que nous voilà sur le toit d’une maison à regarder tous les jeunes du village au plein milieu de la route, sur un canapé, en ronde en train de chanter, à mettre des pierres et des poubelles pour empêcher les jeeps de passer … Elles passent pourtant et arrive alors un déluge de pierres et autres petites choses qui pourraient tout simplement faire du mal, et on crie parce qu’on est content de voir qu’on a cassé une vitre de la voiture. On est là en fin d’après midi, le coucher du soleil et les voitures d’un mariage qui passent en klaxonnant donnent vraiment une impression incroyable.

Et puis on repart enfin retrouver notre petite vie tranquille, et en passant devant le checkpoint à l’entrée du village on aperçoit le visage de ces soldats israéliens qui ont notre âge, qui aimeraient sûrement passer leur vendredi soir de shabbat avec leur famille mais qui sont pourtant là…

Beaucoup de questions viennent spontanément dans nos esprits, sans que réponses claires puissent y être apportées. Que penser de tout çà? Il est clair que la manifestation qui se veut pacifique tourne en qqch qui est loin de l’être. Qui blâmer pour çà ? Comment ne pas comprendre ces gens qui n’ont plus que çà pour se battre ? Qui n’en ferait pas autant devant de telles conditions de vie et une telle ignorance dont ils sont victimes ? Comment comprendre pourtant, qu’on laisse ses enfants aller jeter des pierres comme si c’était un jeu, la sortie du vendredi ? Et puis finalement, comment comprendre cette situation rationnellement improbable, d’une colonie qui surgit de nulle part, contrôle l’eau qui n’est pas à elle, et se fait protéger par des forces armées ?

S’il est difficile de voir un tel spectacle, il est d’autant plus difficile de ne pas savoir quoi en penser.


Vendredi 23 septembre 2011

Revenue de Ramallah où le discours de Mahmoud Abbas était retransmis sur grand écran, je tiens à vous faire parvenir quelques images de ce que nous vivons ici. Je sais la chance que j’ai de pouvoir vivre tout ceci d’aussi près et je tiens à vous faire partager cette chance autant que possible, vous qui devez vous contenter des reportages de TF1 qui passent après celui sur les vols de colliers à Paris (je me suis renseignée!).

Les Palestiniens étaient très nombreux dans la rue ce soir pour soutenir le discours d’Abbas à la tribune des Nations Unies. Une campagne avait été lancée il y a quelques semaines en faveur de la demande d’adhésion, se traduisant par des immenses panneaux publicitaires sur le bord des routes avec des slogans tel que « It’s Palestine time », « Marching united towards freedom », ou des drapeaux décorant les voitures. Toute cette préparation pour le discours de ce soir, que des centaines de personnes ont regardé ensemble dans la rue, avant et après s’être retrouvés autour de slogans politiques et de chansons populaires et s’être enflammés en entendant les noms d’Arafat, indépendance et paix.

Comme un soir de (très) grand match chez nous, les gens sont montés dans leur voiture et ont paradé dans la rue pour manifester leur joie devant ce qui était, je pense, une des rares occasions de rappeler leur existence au monde, et d’attirer l’attention autrement qu’à travers des reportages dramatiques diffusés sur les chaînes du monde entier.

Je ne sais pas ce qu’il adviendra dans un futur proche. Si on peut s’attendre au pire dans un pays dont on ne peut rien prédire (on parle de l’entrainement par l’armée israélienne de certains colons en cas de soulèvements palestiniens, de renforcements de la surveillance aux frontières et je dois rappeler les actes de violence perpétrés par des colons ces dernières semaines en Cisjordanie, contre des mosquées, des villages et même contre ma fac),
on peut aussi espérer le meilleur pour ce(s) peuple(s) qui aspire(nt), pour la plupart, à une vie normale.

J-1 ?

A la veille de la déclaration visant à la reconnaissance d’un État palestinien à la tribune des Nations Unies, et devant certaines demandes pressantes que j’ai pu recevoir, je vais essayer de raconter un peu ce qu’il se passe ici. Hier je suis allée à une manifestation à Ramallah en soutien à l’initiative du président de l’autorité palestinienne Mahmoud Abbas. Les manifestations n’ont bel et bien rien à voir avec nos manifestations à nous. Aux discours politiques appuyant la déclaration qui sera faite demain à l’ONU, demandant la fin de l’occupation et la création d’un État palestinien, suivent des chants populaires que tout le monde reprend en cœur, drapeaux palestiniens et keffiehs fièrement portés.

Depuis mon arrivée ici, j’ai pu avoir des discussions très intéressantes à propos de ce qu’il se passe ici, et donc aussi de cette démarche visant à proclamer la création d’un État palestinien à l’ONU. Il me semble qu’au delà du fond de cette demande d’adhésion à l’ONU, c’est surtout le fait de faire quelque chose et de briser en quelque sorte le statu quo qui importe aux Palestiniens. Depuis longtemps rien ne change pour eux, et la situation semble parfois même empirer. Aller à l’ONU, institution internationale la plus élevée qui a accepté la création de l’État d’Israël il y a plus de 60 ans, est une action qui soulève un peu d’espoir, autant d’espoir qu’on peut encore en avoir. On m’a également dit que c’était au moins l’occasion pour le peuple de se retrouver et de retrouver la foi en quelque chose.

Tout cela peut sembler bien rose et plein de perspectives réjouissantes. Il ne faut pas aller jusque là et je tiens à parler aussi du fait que beaucoup ici ne voit dans cette démarche qu’une action de plus, qui ne changera rien. Je dois aussi faire part du peu de crédit que le président Abbas a aujourd’hui : nombreuses sont les personnes qui vous rient au nez lorsqu’on parle de lui et attendent, semble t’il, la prochaine élection avec une certaine impatience.

J’aimerais être assez au point pour vous expliquer ce qu’implique la visite du représentant de la Palestine à l’ONU, mais je ne pourrais vous en donner que quelques idées. Comme je l’ai déjà dit au début, il s’agit surtout, je crois, de relancer le processus. Un État palestinien permettrait par ailleurs de rendre plus illégale qu’elle ne le sont déjà la colonisation et l’occupation des territoires palestiniens, et au mieux, la conduite devant une juridiction internationale d’Israël ( au sens de ses dirigeants ) afin de pouvoir en juger les fautes. Mais c’est surtout acquérir une légitimité internationale dont manque cruellement la Palestine aujourd’hui.

Mais reconnaître un État indépendant pose le problème crucial des réfugiés, refoulés de chez eux depuis 1948, qui continuent à espérer un retour chez eux (leurs terres sont en Israël et ne sont donc officiellement plus à eux). Créer un État c’est donc aussi abandonner l’idée que la Palestine c’est aussi Tel Aviv, Haïfa, le Golan et le Néguev, terres qui avant 1948 faisaient partie d’un même tout. C’est aussi admettre que la coexistence de ces deux peuples est impossible …


Tel Aviv

On parle de Tel Aviv comme de la bulle de l’État hébreu.
Jérusalem et ses juifs enhabits traditionnels, ses voix qui s’expriment parfois en arabe et ses moines Bible à la main paraissent bien loin lorsqu’on débarque dans cette ville vitrine de la modernité israélienne et de son occidentalisation.
Les barbes et les papillotes ont laissé place aux bikinis et mini shorts, tout autant que les lieux saints à la plage, dans une ville  nouvelle peuplée
majoritairement voire uniquement de jeunes gens ( si on oublie les mamies brûlées par les UV et leurs gentils vieux compagnons en grosse voiture sur l’équivalent israélien de notre promenade des Anglais).

Sans trop exagérer, je vous livre ici la première vision que j’ai eu en arrivant à Tel Aviv. On s’y sent comme dans une ville américaine qui ressemblerait à Miami, avec des rues larges et rangées, des immeubles et buildings qui ne frappent pas par leur beauté, des magasins à la mode et des terrasses peuplées de têtes bien faites ( ou joliment faites:). Sans oublier la plage dont le sable chaud et fin attire toute l’attention.

Je peux comprendre que les jeunes gens se sentent bien dans cette ville qui revêt un peu le rôle d’un royaume enchanté. Moi-même je ne peux cacher avoir passer du bon temps là-bas bien que mon expérience personnelle tienne plus, je crois, du fait d’intéressantes rencontres que de ce que la ville peut offrir, à moi qui ne suit pas naturellement attirée par la bronzette à longueur de journée. De plus, on ne peut, je crois, passer du temps à Tel Aviv sans être pris de scrupules. Je doute toutefois que la plupart des gens que j’y ai croisé ont eu comme moi des scrupules à profiter de la belle bleue en pensant à ce peuple loin (ou près) d’une dizaine de km qui ne peut pas y plonger les pieds pour des raisons politiques dramatiques. Beaucoup de questions se posent sans même le vouloir lorsque l’on plonge dans cette eau chaude de la Méditerranée : ai-je le droit, moi touriste, de profiter à la place des autres ? Comment vais-je raconter à mes amis palestiniens la facilité avec laquelle je suis allée me prélasser sur la plage ?

Difficile de trouver des réponses à ces questions mais je pense toutefois que dans le pays difficile où je me trouve, il est insensé de s’enfermer dans un camp en méprisant l’autre. Si j’ai parfois été prise de remords à respirer la ville comme les autres, je me suis également dit que la vivre m’aidait aussi à la comprendre, elle et ses citoyens. Je pense que s’il est déplorable que nous seuls, touristes, nous puissions passer des deux cotés du mur, il faut aussi savoir en tirer profit. Le problème majeur du conflit tient je crois au fait que les deux peuples ne peuvent se rencontrer et restent dès lors enfermés dans des clichés dévalorisants sur l’autre. Nous qui pouvons parler aux deux acteurs de ce triste conflit et nous faire une opinion, je l’espère, plus objective, je pense qu’il est de notre devoir de savoir en profiter. Comme m’a assez justement dit une étudiante danoise aujourd’hui, çà fait du bien d’aller en Israël parfois pour se rappeler que les Israéliens sont aussi un peuple.

Un peuple qui se mobilise d’ailleurs. Car il faut parfois savoir abattre les clichés que l’on transmet soi-même, et je peux donc dire que si beaucoup ne semblent penser qu’au dernier sac à la mode,beaucoup d’autres
(et parfois les mêmes) se battent en ce moment pour leurs droits. Tous les samedis depuis un mois, des milliers d’Israéliens descendent dans la rue pour protester contre la hausse des prix du logement en particulier, et de la vie en générale.

Ils étaient plus de 400 000 samedi dernier dans le centre de Tel Aviv à dénoncer le coût de la vie qui ne cesse d’augmenter dans le pays, en pointant du doigt certaines parties de la population qui sembleraient profiter plus que d’autres d’aides de l’État. Parmi elles, je peux citer les juifs orthodoxes qui ne travaillent pas mais sont rémunérés par l’État dès lors que leur occupation principale est de prier, et les colons qui sont dans certains cas aidés par l’État israélien. Je ne fais ici que rapporter ce que l’on m’a expliqué au cours des discussions que j’ai pu avoir avec des israéliens au sujet de la contestation.

Les israéliens semblent beaucoup attendre de leur mobilisation, il n’est pas dans leur habitude de descendre dans la rue pour protester contre quoi que ce soit. C’est pourquoi ils paraissent porter beaucoup d’espoir dans ce mouvement unique, mouvement qui prend par conséquent des allures de grande fête populaire. Les citoyens viennent en famille et entre amis, pancartes fièrement levées, et réagissent avec émotion aux discours enflammés de professeurs et de militants. Le tout est accompagné de musique interprétée par des artistes israéliens connus.

Chaque voyage dans ce pays est sujet à réflexions. Tout ce que l’on pense peut être chamboulé dès que l’on rencontre de nouvelles personnes qui nous font part de leurs propres expériences.

Peut-être est-ce là aussi toute la beauté de mon voyage !